C’est une volonté affichée qui tranche avec les années précédentes : Édouard Geffray, le nouveau locataire de la rue de Grenelle, entend redonner ses lettres de noblesse au baccalauréat. L’intention est louable, voire salutaire. Il ne fait aucun doute que l’indulgence, souvent synonyme d’un laxisme plus ou moins assumé, a progressivement érodé la valeur de ce diplôme emblématique. À force de notation complaisante, le baccalauréat a fini par ne plus distinguer les mérites, faisant des élèves travailleurs les premières victimes d’un système qui ne récompense plus l’effort. Vouloir restaurer la crédibilité de l’examen national est donc une initiative qui mérite, sur le papier, une mention très bien.
Cependant, l’enthousiasme retombe rapidement à la lecture de la méthode envisagée. Si l’objectif est d’étendre l’exigence académique « de la primaire jusqu’au bac », la stratégie politique semble, elle, piégée dans les vieux réflexes. Le ministre compte en effet « travailler avec les organisations syndicales » pour promouvoir la lecture et l’écriture, ou encore consulter les délégués de classe pour une éventuelle interdiction du portable au lycée. Cette approche timorée, symptomatique d’un ministère incapable de s’extraire de la cogestion, risque de miner la réforme avant même qu’elle ne commence. C’est précisément cette gestion participative excessive qui a contribué, année après année, à l’effondrement du niveau scolaire.
Vers un enseignement supérieur désincarné
Si le défi du secondaire est de restaurer une rigueur perdue, celui qui guette l’enseignement supérieur s’annonce d’une nature bien plus insidieuse. Alors que nous nous battons pour la valeur d’un diplôme de fin d’études secondaires, une nouvelle philosophie éducative, cyniquement baptisée « Vibe-Teaching™ », commence à émerger outre-Atlantique, menaçant de transformer l’université en une coquille vide gérée par des algorithmes.
L’essor des cours asynchrones en ligne a engendré une méfiance légitime. On y voit souvent des capsules vidéo datant de la pandémie, des QCM corrigés automatiquement et des forums de discussion où des bots conversent avec d’autres bots. Pour beaucoup, cela s’apparente à une escroquerie : des frais d’inscription exorbitants pour un apprentissage inexistant. Pourtant, les promoteurs de ce modèle, notamment au sein des nouveaux bureaux dédiés à l’apprentissage « centré sur l’étudiant » (et très lucratif), défendent une vision radicalement différente, inspirée du « vibe-coding ».
L’automatisation de la médiocrité
Le principe est simple : tout comme les programmeurs modernes ne lisent plus le code mais demandent à une intelligence artificielle de générer un résultat qu’ils ajustent au ressenti, le « Vibe-Teaching™ » applique cette boucle de rétroaction à la pédagogie. Les professeurs ne construisent plus leurs cours sur la base de leur expertise disciplinaire. Au lieu de cela, ils collectent les plaintes d’anciens élèves peinant sur le marché du travail, les soumettent à une IA, et laissent le système réviser le contenu. Ce cycle transforme la déception du réel en mises à jour automatisées, libérant ainsi du temps aux enseignants pour se consacrer à la recherche sur l’IA ou à l’angoisse existentielle.
Cette pédagogie se veut « inclusive ». Peu importe que l’étudiant apprenne par lui-même ou qu’il sous-traite sa conscience à un chatbot : toutes les modalités se valent. L’enseignant n’est même plus tenu de lire les devoirs générés par l’IA des étudiants, puisque les étudiants eux-mêmes ne les ont pas lus. La seule exigence humaine restante est bureaucratique : cliquer toutes les deux semaines sur une fenêtre pop-up demandant « Enseignez-vous encore ? ».
Le triomphe de la forme sur le fond
La question de l’apprentissage réel est devenue obsolète pour une raison pragmatique : détecter la pensée authentique d’un étudiant face à un devoir rédigé par un robot coûterait trop cher. Cela nécessiterait de payer de vrais professeurs pour interagir avec de vrais humains, un luxe que les budgets actuels ne permettent plus. L’institution a donc cessé d’essayer de former l’esprit critique pour se concentrer sur l’amélioration des « vibes », ou ressentis.
Désormais, on ne vérifie plus les acquis, mais on demande à l’étudiant s’il a une vague idée de ce à quoi l’apprentissage pourrait ressembler et s’il se souvient, avec confiance, avoir suivi un cours de « chimie ». Si la réponse est positive, les attentes sont dépassées. Les tableaux de bord institutionnels confirment d’ailleurs l’efficacité de cette démission collective : les moyennes augmentent, les taux d’échec chutent et la satisfaction étudiante grimpe.
Ce modèle permet de maximiser les inscriptions sans étendre les infrastructures ni le corps professoral. Il répond à une demande croissante pour une flexibilité totale et un effort cognitif nul, tout en satisfaisant les critères d’accréditation — du moins en apparence. Certes, les fondations mêmes de la mission universitaire s’effritent, mais l’adaptation est la clé de la survie institutionnelle. Il s’agit désormais de former des diplômés « AI-résilients », une terminologie floue qui masque mal la réalité d’un système où la compétence a été remplacée par l’illusion de la compétence. Si Édouard Geffray échoue à restaurer la crédibilité du bac, c’est précisément vers ce type d’avenir que nos élèves se dirigent.